Les livres ont plein de pouvoirs : ils confèrent une certaine immortalité à leurs protagonistes. Ils peuvent soigner. Surtout, ils contribuent à créer du lien. Vol 111 – Sous les vagues, premier roman graphique de Talel Aronowicz, fait tout cela à la fois. Publié en avril dernier aux Editions Helvetiq, il raconte l’histoire vraie du crash d’un avion Swissair, qui reliait New-York à Genève, le 2 septembre 1998. Ce jour-là, 229 personnes périssent dans l’accident, dont les grands-parents maternels de Talel Aronowicz. Elle a alors 7 ans, et sa famille parle peu de ce drame… qui devient alors presque un tabou. 25 ans plus tard, l’autrice décide de rouvrir la boîte noire familiale et mène l’enquête pour comprendre l’accident, son impact sur sa maman et les autres membres de sa famille… Elle cherche aussi à en savoir plus sur qui étaient ses grands-parents.
« Je trouve que de manière générale, l’écriture a un effet cathartique pour tout (…) Ca nous a rapprochés, j’ai eu de très belles discussions avec ma famille (…) Ca m’a fait énormément de bien sur le plan personnel. »
Pour Talel Aronowicz, qui publie aussi sur Instagram sous le pseudo bd-therapie, tout a commencé autour d’un café avec des amies : alors qu’elles parlaient de leurs grands-parents respectifs, Talel apprend aux autres filles qu’elle a grandi sans ses grands-parents maternels. « Quand je dis qu’ils sont décédés dans un crash d’avion, la réaction est toujours très forte parce que c’est vraiment pas commun, puis c’est très visuel… Moi je me sentais pas forcément légitime de dire que c’est terrible, parce qu’on n’avait jamais vraiment discuté de ça en famille », raconte Talel. Mais c’est le déclic : elle décide de se renseigner et de poser des questions. L’ancienne avocate, alors toute jeune illustratrice, commence des recherches en ayant le sentiment « de faire quelque chose d’interdit ». Elle trouve des informations techniques, tombe sur une interview de son oncle, alors porte-parole des familles des victimes : « Il dit, à l’occasion des 20 ans du crash, que c’est peut-être la dernière fois qu’on parle de cet événement avant que ça tombe aux oubliettes… Ca m’a vraiment émue de voir ça, il y avait un travail de mémoire à faire ».

Talel se rend alors chez sa maman et décide de lui poser des questions, malgré les craintes de rouvrir de vieilles blessures. « La bande dessinée parle surtout de ça : comment on arrive à libérer la parole sur un sujet difficile. »
« Je pense que c’était pas un secret, comme il peut y en avoir dans certaines familles. Tout le monde savait que ce crash avait eu lieu. Mais c’était quelque chose de très sensible, dont on n’osait pas parler parce qu’on avait peur de faire de la peine. »
Talel s’est demandé à plusieurs reprises si elle faisait bien de remuer cette histoire. Le parcours a été long, souvent triste. Elle estime aujourd’hui que cela a permis de (re)créer du lien et de l’empathie entre les membres de sa famille. De mieux se comprendre, aussi. Talel a également découvert des histoires et autres anecdotes à propos de ses grands-parents : des traits de caractère, comment se sont-ils rencontrés, sur quelle chanson ont-ils dansé lors de leur mariage. Vol 111 – Sous les vagues a donc aussi ce pouvoir là : il tient de l’hommage à deux êtres aimés.
Depuis la sortie de son ouvrage, en avril dernier, Talel Aronowicz participe à plusieurs festivals et autres séances de dédicace. Elle est présente à Delémont’BD les 20 et 21 juin, et en lice pour remporter le Prix de la meilleure première œuvre suisse de bande dessinée 2026.


