Alan Braxe est de retour (mais sans ordinateur)

15 novembre 2019

Il est, aux côtés de Cassius et Daft Punk, l’un des pionniers de la French touch. En solo avec Intro, en duo sur le titre In Love With You ou en trio pour Music Sounds Better With You, Alan Braxe a réalisé des hymnes de clubs devenus aujourd’hui des classiques. Très actif à la fin des années 90 et au début des années 2000, le musicien s’est fait plus discret ces dernières années. Jusqu’à aujourd’hui avec la sortie de son EP The Ascent. Un disque important pour Alan Braxe, qui marque un nouveau départ dans sa création musicale. Interview.

Alan Braxe, vous sortez un nouvel EP après une longue période d’absence. Qu’avez vous fait pendant toutes ces années?
J’ai fait de la production pour d’autres artistes et aussi des remix, comme je le fais depuis un peu plus de vingt ans. J’ai aussi fait de la musique pour moi pendant quelques années, mais ça ne fonctionnait pas. Je n’étais pas vraiment inspiré. Il y a un an et demi, j’ai changé mon setup dans mon studio. Je suis parti sur quelque chose de radicalement différent, sans ordinateur, et tout s’est remis dans l’ordre. J’ai retrouvé de l’inspiration, un peu comme au début. Aujourd’hui je sors cet EP, mais d’autres sorties vont aussi arriver en 2020. Je suis dans une phase assez enthousiaste!

«Par chance, mon ordinateur est tombé en panne»

Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas ? Trop de choix, trop de logiciels ?
C’est exactement ça. Il y a vingt ans, j’ai commencé à faire de la musique avec du hardware sans ordinateur et avec un setup très restreint. C’était très marrant de faire de la musique. Ces sept dernières années, je me suis laissé tenter par l’ordinateur, les plugins et les instruments virtuels. C’était très excitant parce qu’il y a beaucoup de produits intéressants, mais en même temps, je ne m’y retrouvais plus. Trop de choix, trop d’options, trop de choses à gérer. Je suis donc parti sur l’inverse absolu. Par chance mon ordinateur est tombé en panne il y a deux ans et j’ai décidé de ne pas le remplacer. Maintenant, je travaille uniquement avec un synthétiseur modulaire, un mixeur et quelques effets extérieurs.

Les synthétiseurs modulaires sont pourtant des instruments qui existent depuis de nombreuses années…
Oui, ça existe depuis les années 60.  À l’origine il y a deux visions : Bob Moog et Donald Buchla. Comme Bob Moog, Donald Buchla a développé ses synthétiseurs. Leur son est plus agressif, presque punk. J’ai décidé de partir sur ça. Avec un synthétiseur modulaire Buchla, on a une infinité de choix dans un univers fermé, ce qui est assez propice à la concentration. C’est aussi pour moi le retour à un instrument, ce que j’avais perdu en travaillant avec l’ordinateur.

«C’est un peu comme de la pâte à modeler»

Vous parlez de son agressif, pourtant, depuis vos débuts, votre musique a toujours été plutôt douce et bienveillante.
L’avantage de ces synthétiseurs, c’est de pouvoir en faire ce que vous voulez.  On peut sortir des sons très agressifs, mais on peut aussi obtenir des sons très doux. C’est un peu comme de la pâte à modeler. Le plaisir vient du fait que vous êtes en permanence à la découverte de choses que vous n’avez pas imaginées. C’est un instrument qui est propice au laisser-aller, et c’est le meilleur moyen pour obtenir des idées plus ou moins sincères.

Sur votre EP The Ascent, le morceau Words est très bavard… d’où viennent tous ces mots qui s’enchaînent ?
C’est un ami canadien journaliste qui m’a envoyé une liste de mots. Ensuite, le principe était de les déclencher de manière aléatoire par un séquenceur. J’ai fait plusieurs enregistrements et j’ai gardé ceux qui avaient du sens et qui sonnaient bien à l’oreille.

«Il y a une auto-censure qui est presque permanente»

Avec ce morceau on a le sentiment que vous reprenez les choses là où vous les aviez laissées dans les années 2000.
Oui, par contre les autres morceaux de l’EP partent dans d’autres directions. Sur Spacer et The Ascent, il n’y a plus du tout de batterie. Ça peut être assez surprenant… Vous savez, quand ça fait vingt ans que vous travaillez dans la musique électronique et que vous avez un ordinateur rempli de banques de sons, de plugins et de choses plus ou moins préparées à l’avance, il y a des automatismes et une auto-censure qui est presque permanente. À partir de maintenant, la musique que je vais sortir viendra directement de l’interaction entre le synthétiseur et moi.

Autrement dit, musicalement, vous ne savez pas où vous allez arriver?
Non… Non, je ne sais pas. Mais ce qui est vraiment fascinant avec cette manière de travailler, c’est que, lorsque vous appuyez sur switch on sur la machine, et qu’après dix minutes, la machine et votre cerveau sont chauds, il y a toujours quelque chose de bien qui en sort. En revanche, vous ne savez jamais si vous allez finir avec un morceau de techno ou un morceau d’une douceur infinie. Il y a vraiment cette notion de « partir à l’aventure » qui est, à mon avis, plus facile à obtenir avec une machine que dans le cadre de l’ordinateur. C’est très paradoxal, car maintenant l’ordinateur est aussi un outil complètement infini.

«Il faudrait maintenant quelque chose de nouveau»

Sur votre dernier EP, tous les morceaux, à l’exception de Repeater, ont été réalisés avec votre nouveau setup, sans ordinateur. Est-ce que la culture du sampling a perdu de son sens aujourd’hui?
Ce qui est sûr, c’est qu’il faudrait quelque chose de nouveau, de plus radical. Je ne sais pas… J’ai l’impression qu’on tourne peut-être un peu sur la même formule depuis un certain temps. Mais ça s’explique aussi parce que la musique électronique est très souvent rattachée au club et que, pour faire de la musique de club, il faut une rythmique, un truc qui fait « boum-boum-boum », c’est ça qui procure le plaisir ! Mais je pense aussi que tout un pan de la musique électronique pourrait se développer, qui ne serait pas forcément associé au club, ni à la musique de films, mais à quelque chose d’un peu entre les deux. On est dans une période où il y a encore plein de choses à faire, plein de choses à créer.

Interview audio

The Ascent, Alan Braxe, Vulture